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Les 3 "pouvoirs" des compteurs de papillons

Sciences participatives

 

Oeil de pilote de chasse, failles spatio-temporelles : participer au STERF laisse des traces...

 

Habituellement les naturalistes, ou lépidoptéristes en l’occurrence, sont mus par la quête de l’espèce rare, ou attractive. Lorsqu’ils se trouvent nez à nez avec le spécimen recherché, ils prennent leur temps pour l’observer, le contempler, avant d’annoncer sa présence. Leur compétence est généralement mise au service de relevés exhaustifs, dans le cadre d’inventaires, d’atlas. Et bien-sûr ils choisissent leurs zones de prospection.

Le STERF (suivi temporel des papillons de jour) est différent dans sa méthodologie et dans sa finalité. Il nécessite d’avoir des données collectées de façon standardisées, pour que les résultats soient comparables dans le temps et dans l’espace. Il impose donc des contraintes de temps et de lieu, qui vont à l’encontre des pratiques habituelles des naturalistes « chasseurs » de papillons.

Le Sterf, observatoire des papillons de jour est le protocole de suivi des papillons destiné aux naturalistes amateurs. Il a été lancé en 2006 afin de mesurer l’évolution des populations de papillons à l’échelle nationale. L’exercice consiste à placer des transects (couloirs d’observation) dans un carré de 2km sur 2, placé aléatoirement à moins de 10 km du domicile de l’observateur. Sur chaque transect on identifie et on compte pendant 10 min, tous les papillons croisés sur le chemin. Rangez votre filet, il suffit de balayer de l’œil une boîte imaginaire de 5 mètres de côté autour de soi. En compilant les données collectées année s après année dans toute la France, cCe protocole permet de suivre les variations d’abondance pour chaque espèce

« On remarque que certains sterfistes participent à l’observatoire depuis plus de 10 ans. Ils ont su composer avec un protocole contraignant pendant plusieurs années de participation » explique Emmanuel Charonnet, docteur en sciences sociales qui a travaillé trois ans dans le cadre de sa thèse sur ces participants. Trois ans au cours desquels il a cherché à répondre entre autres à cette question : que leur apporte personnellement cette pratique ? Sachant que, comme pour dans les autres observatoires à Vigie-Nature, la participation à la recherche scientifique n'est pas la priorité.

 STERF © Emmanuel Charonnet

Un sterfiste sur son parcours

 

1 - Un œil de pilote de la Royal Air Force

Suivons un sterfiste sur son transect. Au cours de son parcours, si un papillon croise son regard, deux cas de figure se présentent à lui. Dans le cas où le papillon est immobile et relativement proche, il lui suffira, pour l’identifier, de relever les caractéristiques propres à l’espèce en question : disposition des tâches au revers des ailes, couleurs des motifs. Mais lorsque le papillon se trouve si éloigné qu’il ne ressemble plus qu’à un petit point dans la végétation, ou lorsque celui-ci traverse le chemin à toute vitesse, cette technique devient inopérante. Pourtant, nombre de lépidoptéristes chevronnés parviennent, dans ces conditions, à identifier l’espèce... en un clin d’œil.

Tout repose sur une faculté mentale bien identifiée chez les pilotes britanniques de la Royal Air Force lors de la seconde guerre mondiale. ces élites étaient entrainées pour reconnaître un avion ennemi d’un avion ami en plein vol, ces machines pouvant attendre plusieurs centaines de kilomètres à l’heure. Baptisée « GISS », acronyme signifiant « General Impression of Size and Shape » (Impression générale de taille et de forme), et rapidement transformée en « jizz », cette méthode intuitive de reconnaissance se base sur l’apparence globale de l’objet (taille, couleur, forme, mouvement). Rapidement, on s’est rendu compte que les aviateurs partageaient ces compétences avec les ornithologues – il est par ailleurs probable que nombre de pilotes d’avion anglais, la retraite venue, se soient adonnés à ce loisir, histoire de continuer à « voler » par procuration. Pour revenir à nos papillons, c’est donc le jizz qui permet aux lepidoptéristes de reconnaître les spécimens en une fraction de seconde, sans avoir besoin d’isoler tel ou tel trait caractéristique de l’espèce. C’est un ensemble qui ne laisse pas de doute. Michel, un lepidoptériste, tente, malgré la difficulté, de l’expliquer avec ses mots :

 Le Nacré de la Sanguisorbe, ça fait rond quand ça vole fait rond quand ça vole. C’est difficile à expliquer. C’est comme si tu me dis la pomme ça à un goût de quoi. Ben je sais pas, ça a un goût un peu acidulé… ça a un goût de pomme quoi ! Tu reconnais tout de suite un goût de pomme (…). Tu peux pas le définir. Alors que quand tu sais, eh ben, tu sais. Tu peux pas le transmettre. […]

Il semblerait ainsi, d’après les études d’Emmanuel, que la pratique du STERF renforce ce « sixième sens ». Compter tous les papillons vus en même temps, parfois des espèces relativement proches, améliore la capacité d’identification et sa rapidité. « Or, ces qualités sont très recherchées par les naturalistes, car elles permettent une meilleure exhaustivité, et par la même une meilleure reconnaissance des pairs » précise le chercheur.

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Les pilotes de la Royal Air Force étaient doués d'une faculté d'identification proche de celle du sterfiste : le jizz

 

2 - Un nouveau regard sur le vivant

Nous l’avons dit, traditionnellement, le naturaliste se plaît à reconnaître l’espèce. C’est son leitmotiv. Le sterfiste, lui, en comptant les individus, se hisse à une autre échelle de perception du vivant : celle de la population. L’apparition de deux piérides de la rave sur un talus, par exemple, ne signifie pas simplement que cette espèce est présente dans le milieu : l’observateur les voit comme deux individus d’une population de piérides. Le STERF permet d’évaluer l’abondance relative de chacune des espèces, puis de comparer ces abondances dans d’autres milieux échantillonnés ou à d’autres périodes. Marc, un sterfiste, justement au sujet des piérides :

 [A] Saclas, j'en suis à 5000 spécimens observés, j’en suis à 3500 à Méréville. Donc globalement, on voit que, même s'il n'y a pas exactement le même nombre de visites, en fait il y a moins de papillons à Méréville qu'à Saclas.

Plus qu’une chasse au trésor naturaliste, plus qu’un « cochage » espèce-centrée, le STERF entraine le participant à adopter un autre regard. Compter lui permet de faire des ponts entres niveaux écologiques : des espèces aux écosystèmes, en passant par les populations et les communautés. C’est ce qu’explique Emmanuel : « il y a une prise de conscience plus marquée du rôle de la complexité du paysage dans la distribution des papillons, et donc de la dimension écosystémique de la nature. »

papillon © Martin Jeanmougin -mhn

En comptant les individus, le sterfiste se hisse à une autre échelle de perception du vivant : celle de la population

3 - Une autre perception du temps

L’assiduité des participants les plus anciens pourrait peut-être aussi s’expliquer par des mécanismes d’ordre plus psychologiques. Si de nombreux lepidoptéristes tolèrent moins les contraintes imposées par le protocole, d’autres font de ces « coûts » individuels, une véritable source de motivation.

Devoir se rendre dans des endroits proches de chez soi, a priori sans intérêt pour un naturaliste, peut conduire à des (re)découvertes de milieux oubliés, parfois riches en espèces, agréables. Aussi, pour les néophytes, le protocole offre un cadre d’apprentissage pour faire ses « gammes » en apprenant à reconnaître les espèces communes. Sans parler du défi que représente un comptage exhaustif, dans des conditions d’observation délicates. Le STERF donne l’opportunité au naturaliste, fût-il expert, de se dépasser.

Si les papillons à compter dans les transects sont suffisamment nombreux pour représenter un défi pour l’observateur, sans toutefois dépasser ses compétences d’identification, il peut aller jusqu’à entrer dans un état « d’expérience optimale ». Le « flow » en anglais, est cet « état mental dans lequel la personne atteint un niveau maximal de concentration : le souci de soi disparait alors et la perception du temps est altérée. «Pendant le comptage, les heures deviennent des minutes et les minutes des heures », constate Emmanuel. Une autre façon d’expliquer que certains sterfistes continuent, chaque année, de compter les papillons avec autant d’assiduité.

Hugo.

Si un noyau de sterfistes passionnés fait vivre le programme et nous envoient des données, il faudrait, selon Emmanuel*,  pouvoir doubler les effectifs pour mener à bien les suivis nécessaires. Car les papillons, organismes très sensibles aux variations des paysages et du climat, battent sérieusement de l’aile. Si quelques espèces résistantes s’en sortent, les tendances générales de 2006-2015 accusent une baisse de 10% des effectifs en 8 ans. On a besoin de vous !  VISITEZ LA PAGE DU STERF

 

* En référence ici à un article de Reito Schmucki (2016)