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« Plus les pratiques agricoles sont intensives, plus les oiseaux viennent dans nos jardins »

Sciences participatives

Les oiseaux des campagnes disparaissent. Si bien que dans les régions minées par l’agriculture intensive, le printemps devient très « silencieux ». Même cause, autre effet : ne trouvant plus de nourriture dans les champs l'hiver venu, les oiseaux iraient se ravitailler... dans nos jardins. C’est l'hypothèse que formule dans sa thèse Pauline Pierret suite à un long travail mené sur les données de l’observatoire Oiseaux des jardins. Entretien.

 

L'hiver s'est achevé il y a deux mois maintenant. Comment les oiseaux surmmontent cette longue période de froid ?

Il faut savoir qu’en hiver, la plupart des passereaux se rendent dans les champs pour se nourrir. Les graines qu'ils y trouvent leur apportent les calories nécessaires au maintien de leur température corporelle ; c’est le régime « spécial froid » par excellence. Cela concerne les granivores [qui mangent des graines toute l'année] mais également la plupart des oiseaux insectivores qui, lorsqu’il n’y a plus d’insectes en hiver, adaptent leur régime et se reportent sur les graines. S’aventurent dans les champs à la fois les espèces dites spécialistes des milieux agricoles – bruant, linottes, verdier etc. -, mais aussi les espèces forestières et même les espèces urbaines ! D'où l'importance des ressources en graines.

Malheureusement tous ces oiseaux sont aujourd’hui confrontés à un problème de taille : il y a de moins en moins de nourriture dans les champs. Petit à petit l’agriculture intensive a fait disparaître des exploitations les jachères ou les chaumes, qui faisaient autrefois office de garde-mangers. Pour enfoncer le clou, les herbicides et la monoculture réduisent la présence au sol des graines ainsi que leur diversité. Pour certains oiseaux surmonter l’hiver devient un vrai défi !

D’un autre côté, les jardins se munissent de plus en plus de mangeoires...

20% des foyers en France y installent des mangeoires avec des graines. Ils sont plus de 50% aux USA et plus de 60% au Royaume Unis ! Cette aide nutritive n’est plus anecdotique. D’où une question que je me suis posée : en hiver, s'il n'y a plus assez à manger dans les champs, pourquoi les oiseaux n’iraient pas chercher leur nourriture ailleurs ? et pourquoi pas dans les jardins ? Grâce à leur fort capital sympathie beaucoup d’amateurs observent, souvent chez eux, les oiseaux tout au long de l’année. Le succès du programme de science participative Oiseaux des jardins en témoigne : en 6 ans, plus de deux millions de données sur 35 000 jardins ont été recueillies. Une vraie mine d’or ! Ma base de données était toute trouvée.

Le protocole consiste à compter et à identifier, aussi longtemps que l’on souhaite, tous les oiseaux du jardin, et notamment des mangeoires en hiver. C’est ouvert à tous, où que l’on se trouve en France métropolitaine. Après la séance de comptage, les informations doivent être reportées sur le site internet pour alimenter une base de données utilisée par les scientifiques sur Muséum et de la LPO. Les visteurs du jardin étant un reflet des oiseaux alentours – ce n’est pas un milieu « fermé » - il était probable que les pratiques agricoles se ressentent sur les observations des participants. Je n’ai pas été déçue.

Dindons sauvages© jean-francois renaud -MNHN

L'hiver, les oiseaux peinent de plus en plus à trouver des graines pour se nourrir ©Jean-François Renau

Qu’as-tu observé ?

J’ai d’abord extrait de la base de données les jardins proches des exploitations agricoles, ce dans l’ensemble de la France métropolitaine. J’ai ensuite mis en lien les observations des participants (nombres et espèces d’oiseaux) avec l’intensité des pratiques autour de chez eux (quantité d’intrants - énergie, engrais, matériel). Résultat : plus les pratiques agricoles sont intensives, plus les oiseaux viennent dans les jardins qui distribuent de la nourriture. Il y a une vraie attraction des mangeoires en hiver. Cet effet est d’autant plus fort pour les oiseaux spécialistes des milieux agricoles : bruant jaune, zizi, linotte, moineau friquet... toutes ces espèces qu’on ne devrait pas trouver en temps normal dans les jardins ! Alors certes, c’est sympathique d’accueillir des bruants jaunes chez soi, mais cela en dit long sur la désertification des milieux agricoles. Si ces oiseaux viennent au fur et à mesure que l’hiver avance c’est pour répondre à ce manque de graine dans leur environnement naturel.

Comment être sûr que ce sont uniquement les pratiques agricoles qui agissent sur le nombre d’oiseaux dans les jardins ? N’y a-t-il pas d’autres facteurs ?

Je me suis posé cette question dès le début de mon travail. Comme je voulais évaluer les seuls effets des pratiques agricoles, il fallait que je m’assure qu’il n’y avait pas d’autres facteurs qui agissent sur la présence des oiseaux des jardins. On entend souvent dire que plus il fait froid, plus la présence augmente. Et que la pluie influe aussi sur la venue aux mangeoire. Légende ou vérité ? Après de nombreuses analyses, où nous nous sommes concentrés sur deux régions de France, je n’ai pas trouvé de résultats significatifs sur l’influence de la température et des précipitations moyennes de l’hiver. Et puis toutes les espèces y répondent différemment… Comment alors expliquer que certains hivers les oiseaux soient plus abondant ? On pourrait le savoir si on étudiait d’autres paramètres tels que les migrations, ou les mouvements régionaux. Il faudrait aussi pouvoir exploiter toutes les données possibles du programme, chose que je n’ai pas eu le temps de réaliser pendant ma thèse.

Un mot pour les participants Oiseaux des jardins ? Pour commencer, faut-il ranger les mangeoires dans le garage en ce mois de mai ?

Nourrir les oiseaux l’hiver, quand il fait froid, est une bonne chose, surtout si vous habitez près de vastes zones agricoles intensives. Cette étude nous laisse penser que les mangeoires donnent un coup de pouce aux oiseaux fréquentant les milieux agricoles intensifs. Mais il est important de s’arrêter dès que les beaux jours reviennent. Sinon, on tend un piège écologique aux oiseaux. Lors de la période de reproduction, les oisillons doivent recevoir une alimentation contenant de petits insectes et des invertébrés riches en protéines.

A tous les participants j’adresse un immense merci, car sans vous je n’aurai pas pu mener ce travail. J'espère que ces résultats donneront aux participants envie de continuer à s’impliquer dans ce programme, mais aussi qu'ils attireront de nouveaux observateurs. Nous avons besoin de données supplémentaires pour pousser plus loin ces résultats, comprendre l’importance sur le long terme des présences aux mangeoires, mais aussi pour répondre à d'autres questions. Quelle est, par exemple, l’influence du changement climatique ? Enfin mes résultats se basent sur une comparaison de cinq hivers consécutifs… C’est bien, mais pour affiner les résultats et engager de nouvelles études il faut attendre encore un peu.

L’impact des pratiques agricoles sur la biodiversité est un problème immense qui ne concerne pas seulement les oiseaux...

Ces très bons indicateurs permettent d’évaluer l’état de santé de la biodiversité en général. Présent à différents niveaux de la chaîne alimentaire, ils témoignent de ce qui se passe aux niveaux inférieurs, chez les plantes ou les insectes. Si vous avez observé cet hiver un nombre anormalement élevé de bruants ou de verdiers sur vos mangeoires, et que vous habitez non loin de cultures intensives, dites-vous qu’il y a tout un écosystème qui se fragilise !

 

Hugo.

 
Pauline Pierret  © Hugo STRUNA - MNHN

Pauline Pierret lors de la présentation de sa thèse face aux participants Oiseaux des jardins à la LPO

 
 
Si vous voulez aider les chercheurs à connaître les oiseaux de nos jardins, participez à l'observatoire Oiseaux des jardins. C'est ouvert à tous ! Rendez-vous sur le site ICI
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