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Etat de la biodiversité : ne pas (toujours) se fier aux apparences

Sciences participatives

 

C’est une question qui revient chaque année : comment se fait-il que cette espèce, particulièrement, soit très abondante alors qu’elle ne l’était pas l’année dernière ? Un peu comme il y a trois ans. Mais pas quatre...

 

guêpe© Raymond Zoller (Flickr)

 

C’est une question qui revient chaque année : comment se fait-il que cette espèce, particulièrement, soit très abondante alors qu’elle ne l’était pas l’année dernière ? Un peu comme il y a trois ans. Mais pas quatre... Un exemple récent ? Les guêpes, dont l’omniprésence a fait l’objet de nombreux commentaires durant l’été. D’aucuns y ont perçu les conséquences du dérèglement climatique mondial, ou, dans un registre plus optimiste, un signe de bonne santé des hyménoptères.

Bon an mal an

Or vouloir tirer de constatations ponctuelles et locales des conclusions générales est souvent le meilleur moyen de faire fausse route. Commençons par dire que les variations de présence et d’abondance, toutes spectaculaires qu’elles puissent être, n’ont rien d’anormal a priori. « Quand on analyse les données de terrain en écologie, on voit bien que la variation est la norme. La vie, c’est la variabilité » explique Colin Fontaine, chercheur en écologie.

Les cycles de vie des êtres vivants sont rythmés par les fluctuations de températures et d’humidité qui marquent les saisons. Mais aussi les années : à un hiver froid et sec, peut succéder un autre plus doux et humide, à un long, un court. Avec ou sans gelée tardive. Et il suffit d’une très faible montée de mercure à certaines périodes charnières pour qu’une espèce de papillon commence à battre des ailes plus tôt dans l’année, pour que les mammifères sortent prématurément de leur hibernation, ou que les oiseaux changent leurs dates de migration. Et inversement lors des années plus fraiches. Ces variations interannuelles, dont l’étude se nomme la phénologie, ont aussi une incidence sur la longévité, la reproduction. Si 2020 devrait faire date au royaume des guêpes, on le doit selon Colin à « des conditions idéales pour la reproduction liée à la douceur de l’hiver et surtout à des températures constantes au printemps. »

Comme pour les millésimes, les années se suivent et ne se ressemblent pas dans la nature. A chaque printemps, notre jardin revêt de nouveaux habits, change de couleur, accueille de nouveaux hôtes. Les insectes sont peut-être les plus concernés par ces variations. Car contrairement aux organismes à sang chaud capables de réguler leur température corporelle, la physiologie des insectes dépend directement des températures extérieures. Avec de longs et complexes cycles biologiques, une durée de vie relativement courte – moins d’un an -, la moindre irrégularité atmosphérique peut perturber le développement d’une génération entière. D’où, parfois, des amplitudes de variations impressionnantes. Une « invasion » de pucerons peut faire suite à une désertion – et ce, à un an d’intervalle ! Les chercheurs ont pu montrer, par exemple, que les nymphes du puceron russe du blé mettent 24 jours à se développer à 10 degrés, contre 9 jours à 27 degrés. La longévité des adultes passent ensuite de 51 jour en moyenne à 10 degré à 32 jours à 27 degrés (1).

Ces réactions dépendent évidemment des espèces, chacune possédant des préférences thermiques qui leur sont propres. Le papillon migrateur Belle-dame montre généraliement de grandes fluctuations d'une année sur l'autre. « En 2009, nous avons constaté grâce aux participants à l’Opération papillons un impressionnant pic d’abondance, explique Benoît Fontaine, également chercheur et responsable d’observatoires à Vigie-Nature. Des variations météo auraient entrainé des variations d'abondance des parasites de la Belle-dame dans les zones d'hivernage (Espagne et Maroc). » Des perturbations en cascades peuvent ainsi s’étendre à tout le réseau trophique. « Si un prédateur est avantagé une année, il va faire diminuer les populations des espèces dont il se nourrit. Mais il peut aussi libérer d’autres espèces situées plus bas dans la chaîne alimentaire » souligne Colin. 

variations_interannuelles

L'année 2009 fut  une année exceptionelles pour les papillons belles-dames

 

Répétabilité

Ces variations « naturelles » représentent un vrai casse-tête pour les écologues, qu’elles soient temporelles et spatiales – le climat agît aussi sur la distribution géographique des espèces. Notamment lorsqu’il s’agît d’explorer d’autres variables liées aux perturbations humaines. Comment savoir si les insectes volent plus tôt dans la saison en raison du réchauffement climatique alors que ces dates varient déjà amplement d’une année sur l’autre ? « Pour dire qu’une augmentation d’abondance n’est pas liée à des variations ponctuelles, la seule solution est de répéter les observations au même endroit et sur de nombreuses années. C’est le principe de la répétabilité des expérimentations, à la base de la méthode scientifique » admet le chercheur. C’est dans cette optique qu’ont été créé les programmes de suivis participatifs, offrant, au bout de nombreuses années, des séries temporelles uniques. Ainsi grâce aux données du Spipoll et à d’autres données d’observations plus anciennes, les chercheurs ont mesuré une variation linéaire de la phénologie au cours du temps, corrélée à l’augmentation continue des températures : les insectes sortent aujourd’hui environs six jours plus tôt que dans les années 1960.

Tout cela devrait se complexifier dans l’avenir : le dérèglement du climat intensifie les variations interannuelles. Ces phénomènes spectaculaires, qui se produisent déjà plus fréquemment, risquent probablement de semer la confusion dans nos esprits. Dans un contexte de disparition des insectes, la recrudescence des guêpes pourrait de fait passer pour un signe de vitalité. Pourtant seules deux espèces sur une centaine vivant en France ont manifestement profité de cette année clémente : la guêpe commune et la guêpe germanique. Bien qu’à notre connaissance aucun suivi de guêpes à long terme n’existe dans notre pays, il y a fort à parier que les populations connaissent le même sort que l’ensemble de la biomasse aérienne, malmenée notamment par les pesticides. Bon an, mal an. 

 

 

 


(1) Girma, M., Wilde, G. et Reese, J. C. (1990). Influence of temperature and plant growth stage on development, reproduction, life span, and intrinsic rate of increase of the Russian wheat aphid (Homoptera: Aphididae). Environmental Entomology, 19(5), 1438-1442. doi : 10.1093/ee/19.5.1438

(2) Studd et al. 2015

 

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