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Florent : Sortir du rang, retrouver l’élan et prendre le tournant

Sciences participatives

Avant de devenir pépiniériste, Florent a eu une autre vie. Découvrir les plantes a été une renaissance. Aujourd’hui ce sont des plantes qu’il fait naître et il nous partage son cheminement, qui est passé par un petit guide, celui de Sauvages de ma rue.

 

Je retrouve Florent à l’entrée du cimetière par lequel on accède à une ancienne friche, aujourd’hui partagée par trois associations1 et où se dressent désormais deux serres. « Les voisins sont calmes » dit Florent, « c’était un peu déstabilisant quand je suis venu la première fois, je me suis demandé si je serai capable d’aller travailler en passant au milieu des pierres tombales tous les matins, et puis on s'y fait ». La première serre, qui est la plus ensoleillée, accueille les semis. « Quand une plante commence à germer, je me dis que je l'ai bien semée, qu’elle est dans de bonnes dispositions pour évoluer. C'est toujours un peu magique de voir une plante naître, se développer, faire ses feuilles. Elle pourra avoir une longue vie si c'est une vivace ». Le long de cette serre, il y a le carré sauvage, « la seule partie qui n’est pas jardinée, où des graines de Végétal local ont été semées et où on laisse plantes et insectes vivre leur vie tranquillement ». La deuxième serre est plus vaste, on y retrouve des plantes ornementales, aromatiques, alimentaires, condimentaires ; ail, poireaux, ciboules, menthes, fraisiers... Et sur le terrain à l’extérieur, il y a les platebandes avec les plantes vivaces qui tiennent dehors et les arbustes, comme des groseilliers, des framboisiers.

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Florent devant une serre de Flore Urbaine, Pépins production.

Où partent les plantes ? Elles peuvent servir à revégétaliser certains endroits, être utilisées pour des évènements, ou sont vendues à des jardinier.es, des jardineries, mais aussi les particuliers : Durant l'été, souvent le samedi, une table est dressée pour accueillir tous les visiteurs souhaitant acquérir une plante. Entre le travail à la pépinière, les formations, les visites d’autres pépinières, la participation à des festivals avec des animations auprès du public ou à des ateliers dans des entreprises, les journées se suivent mais ne se ressemblent pas pour la dizaine de salariés de Pépins Production. Florent a rejoint l’équipe il y a un peu plus d'un an : « Je suis arrivé fin novembre 2022. J'avais été au Festival Vivaces ! à la Villette parce que j’avais récupéré un petit flyer de Pépins Production qui en parlait dans une soirée à l'Académie du climat. J'ai déposé mon cv auprès de Julie, ma responsable, et ils m'ont pris peu de temps après. Cette année j'ai participé à ce même festival mais en tant qu'employé !».

Avant Florent avait une tout autre vie, il nous raconte sa transformation :

"Je n’ai jamais été pro-capitaliste mais j'étais quand même dans le rang
J’ai toujours eu une sensibilité vis-à-vis de l'écologie mais très sommaire. Je n'ai jamais voulu de voiture et n’en ai pas besoin. Je n’ai jamais été pro-capitaliste ou dans la surconsommation, mais j'étais quand même dans le rang, j'ai travaillé pendant dix ans dans le commerce, à faire mon travail et à ne pas m'intéresser plus que ça à l’écologie, pendant très longtemps. En discutant avec des militants du mouvement des Indignés en 2012, j’ai commencé à m’intéresser à l’aspect politique, je votais vert parce c'est mieux pour la planète mais sans avoir vraiment de notion en écologie. Disons que c’était mieux d'être vert que de ne pas l’être mais sans savoir vraiment pourquoi, cela restait une idée. C’est par les plantes que j’ai appris, que ce n’était plus juste une idée. C’est de m’intéresser à elles, et donc à leur milieu, toutes les interactions qu’elles ont avec le sol, l’air, les animaux, et du coup aux écosystèmes, qui m’a amené à saisir l’interdépendance entre tous ces éléments-là. Et puis ces découvertes m’ont ouvert à des questions philosophiques qui vont avec, comme interroger notre place en tant qu'espèce. Avec les plantes, tout s’est ouvert.

Elle me donne le petit bouquin de Sauvages de ma rue et me dit tu peux commencer par t'intéresser un peu aux plantes
Avec une amie, on a monté et tenu pendant dix ans une zone de gratuité dans un petit village de 900 habitants dans le Pas de Calais. Elle nous a permis de rencontrer des gens dont une personne qui travaillait au Conservatoire d'espaces naturels de la région et qui faisait des animations Vigie-Nature. Un soir, elle nous propose une soirée d'observation des insectes, je trouve ça génial, et la façon dont elle parle, sa manière d’être passionnée et de partager ses connaissances est contagieuse. Elle me donne le petit bouquin de Sauvages de ma rue et me dit "tu peux commencer par t'intéresser un peu aux plantes", en m’expliquant qu’il s’agit d’identifier les plantes qui poussent en ville. C'était en 2014, j’habitais à Paris, où cela faisait un certain temps qu’on avait arrêté de mettre des pesticides, donc il y avait plein de plantes qui réinvestissaient les rues. Je regardais le bouquin de temps en temps mais ça ne m'a pas interpellé plus que ça. Plusieurs semaines ou plusieurs mois sont passés avant que je m’y mette : un jour elle me demande si je m'en suis servi. A partir de ce jour-là, j’ai commencé et ne me suis jamais arrêté.

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J’ai pris ça comme un jeu et cela a réveillé en moi une curiosité que j'avais mise au fond du placard depuis des années
Avant, je savais reconnaître un pissenlit, une pâquerette, mais c'est tout. Le reste, pour moi c’était du vert, de la pelouse, ou en forêt, des arbres, et voilà. M’arrêter un moment devant une plante que j'avais vu sans jamais lui avoir porté une attention particulière et essayer de l'identifier avec tous ses éléments, j’ai pris ça comme un jeu. Mettre un nom sur une plante m’a aussi fait réaliser que c’est un être à part entière, avec des propriétés particulières. A partir de là, j'ai voulu identifier toutes les plantes que je voyais dès que je sortais en balade. J'ai peut-être fait un inventaire de toutes les plantes du coin du Pas de Calais, mais ça ne suffisait pas. Il fallait que j'en sache plus. En fait cela a réveillé en moi une curiosité que j'avais mise au fond du placard depuis des années. Avant ça, je n’étais plus curieux de rien du tout. Mon ancien boulot ne se passait pas bien et j’étais plus ou moins en dépression. Je m’étais orienté vers une autre profession mais je sentais que ça ne me convenait pas non plus.

Mon âme d'enfant est revenue habiter l’adulte que j’étais devenu
Cela a réveillé mon envie d'apprendre, même au-delà des plantes, sur des choses sur la vie, des sciences de la vie et de la terre. Voilà qu'on commence à s'intéresser aux plantes, et d’autres choses viennent avec : ce n’est pas que mettre un nom latin sur une plante. En m'intéressant à elles, par exemple, j’ai découvert les insectes, et j'ai commencé à faire des inventaires d'insectes. J'ai commencé à relire des livres, des articles sur internet alors que je ne lisais plus depuis des années. Au-delà de la curiosité, ça a réveillé une soif de connaissance et beaucoup d’enthousiasme. Mes recherches portaient sur l’identification pour reconnaître les plantes, mais aussi leurs propriétés, et l’écologie, c’est-à-dire leurs interactions avec d’autres êtres vivants et leur environnement, comme le sol. Et l'histoire aussi, c’est ce qui m'intéresse le plus maintenant, l’ethnobotanique, les usages et les interactions entre les sociétés humaines et les plantes. A partir du moment où j'ai commencé à m'intéresser aux plantes, il y a des choses qui étaient un peu cachées, oubliées, en dormance, qui se sont réveillées. J’aimais beaucoup l’histoire-géographie au collège, et cet intérêt pour l’histoire est revenu aussi avec les plantes. J'ai aussi repris le dessin. Mon âme d'enfant est revenue habiter l’adulte que j’étais devenu. Quand on est petit, on se sent proche de la nature. C'est revenu petit à petit comme ça, comme une envie, comme une espèce de renaissance.

C'est plus qu’une conviction, je sais que je ne serai jamais rassasié
J’ai mis plusieurs années avant de me sentir prêt à me remettre dans le chemin du travail. Mais alors que je ne travaillais plus, j'ai commencé à apprendre de manière exponentielle et à m'organiser alors que je suis pas du tout quelqu’un qui s'organise au départ : j'ai trouvé des outils et des systèmes pour organiser mes nouvelles connaissances, les archiver dans des dossiers, les retrouver rapidement par thématique. J’ai réorganisé mes idées et ma façon de travailler. J’ai développé une méthodologie pour apprendre plus vite comme si j'avais envie de rattraper tout le temps perdu. Aujourd’hui je pense un peu différemment, ce n’était pas du temps perdu, la rencontre avec les plantes aurait pu m'arriver plus tôt, mais c'est déjà bien qu’elle me soit arrivée. Et depuis, c'est plus qu’une conviction, je sais que je ne serai jamais rassasié, qu’il y aura toujours des choses que j'aimerais apprendre, et qu’il y aura toujours des choses à apprendre. Ça ouvre des champs de réflexion assez larges, sur plein de choses, de la biologie à la philosophie, et c'est très bouillonnant.

L’idée que chaque espèce a le droit d'exister
En 2017-2018, je suis allé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes où il y a la forêt de Rohanne qui est magnifique. Le fait de défendre ce lieu vivant que certains veulent saccager m’a marqué, avec le sentiment intime qu’il faut la sauver de la bétonisation, de l'artificialisation et tout ça. Ça commence à ne plus m'aller du tout et à me révolter, et peut être qu’inconsciemment, par le biais de ce petit bouquin Sauvages de ma rue, j’ai commencé à répondre au besoin de me construire quelque chose de solide pour connaître les mécanismes du vivant et à chercher à comprendre pourquoi on passe notre vie à détruire notre environnement. On est à ma connaissance la seule espèce qui fait cela, ce qui est incroyable, et complètement fou finalement. Si on savait pourquoi, on n’en serait peut-être pas là ! Pas certain que j’ai un jour des réponses mais peu importe, parce qu’au moins j'aurai consacré mon temps à ce qui en vaut vraiment le coup, le vivant, et nous dedans, parce que malgré tout, on peut faire des choses positives pour contrebalancer ou rééquilibrer, autant que possible. En tout cas, les plantes m'ont amené à des questions un peu philosophiques, l’idée que chaque espèce a le droit d'exister, et la place de l’humain :  Qu'est-ce qu'on fait, comment on peut diminuer notre impact ou améliorer l'environnement de tel ou tel écosystème ? Comment on peut interagir favorablement ? Aujourd’hui la défense des animaux est devenue aussi importante pour moi. J'ai changé aussi ma façon de manger : je suis devenu végétarien, puis vegan.

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Là, j'ai commencé à avoir plus de contact avec la terre
En 2019 j'ai eu accès à un jardin partagé à côté de chez moi, j'ai commencé à m'initier un peu au jardin et à faire des semis. Là, j'ai commencé à avoir plus de contact avec la terre, avec les plantes. Je me suis dit c'est génial, ça pourrait être pas mal comme métier finalement de produire des plantes, de les voir évoluer, en d’en découvrir toujours de nouvelles. Travailler avec les plantes, ce serait mieux que de travailler dans le commerce comme avant… Pourquoi pas avoir un métier qui me passionne ? un métier dans lequel, je vais apprendre chaque jour et non pas juste appliquer ce qu'on me demande de faire ! J'ai commencé à me former, avec des cours de botanique et de façon professionnelle dès 2020, pour acquérir l'aspect technique que je n'avais pas encore. Travailler avec les plantes, c’est aussi travailler dans une autre temporalité que celle qui domine aujourd’hui, une temporalité qui me correspond mieux. Il n’est plus question d’accélération ou de lenteur, c’est le rythme des plantes qui compte.

La curiosité, elle vient un peu comme un cadeau
Toutes ces choses de la nature qu'on ne voit pas, qu'on ignore, ont un vrai intérêt. Pourquoi nous, la plupart des gens, on le met de côté ? J’ai envie de comprendre ça aussi. Il y a une question de volonté, j'ai l'impression qu'il y a un petit effort quand même pour au moins commencer. Ensuite, la curiosité, elle vient un peu comme un cadeau. Ce n'est peut-être pas donné à tout le monde, mais je le souhaite à beaucoup de gens, parce que parce que ça fait du bien. Cet effort, c’est celui de s’arrêter. Prendre le temps. Accepter d'arrêter le temps pour en consacrer à ce que l’on ne regarde plus. La plupart des gens n'en ont pas envie : Pourquoi je vais m'arrêter sur cette plante-là, qu'est-ce qu'elle a de plus qu'une autre ? Mais dès que l’on commence à s'arrêter, là où la plupart d’entre nous continue à courir ou à marcher, il y a tout un monde qui s'ouvre. J'ai l'impression que plus on est curieux, plus on va être heureux de découvrir des choses et en être émerveillé, comme une espèce de récompense, et en même temps, un appel à continuer. Les plantes nous apportent tellement sans qu'on en ait conscience. Quand on en a conscience, j'ai l'impression qu'on ressent encore plus ce qu’elles nous apportent, et de la gratitude et le bien-être qui va avec.

Tout le monde pourrait devenir naturaliste s'il le souhaitait
C'est une période très favorable pour apprendre sur l’écologie des plantes, du sols, Francis Hallé le dit souvent. Si je m'étais intéressé à ça il y a 20 ans, j'y serai probablement arrivé aussi mais là, la période est vraiment propice à ça. Tout le monde pourrait devenir naturaliste s'il le souhaitait, botaniste ou entomologiste... il y a plein de ressources, des livres, des cours ouverts à tous, on peut écouter Marc André Selosse, il y a des articles en ligne, des vidéos. L’équipe de Tela Botanica est vraiment géniale, ils ont fait des super moocs, et il y a toutes les personnes aussi qui échangent dans les forums. Il y a plein de personnes que j'ai commencé à découvrir, un réseau dans lequel elles se mettent en lien les unes avec les autres, chacune avec son expertise et cette passion commune du vivant et je trouve ça assez chouette. On découvre une belle communauté dans l'ensemble qui travaille avec la même envie de faire évoluer les connaissances.

Aujourd’hui j'ai aussi envie de partager mes connaissances, mon enthousiasme sur ce qu’il y a à découvrir, je me un peu privilégié… En tout cas chanceux d'avoir pu m'ouvrir à ce monde-là et de le ressentir aussi fortement que ça puisse complètement changer ma façon de voir les choses, et ma vie. C'est une expérience que je souhaite à beaucoup. Et si des personnes ont eu ou sont dans un parcours similaire, j’échangerai avec plaisir. "

HD et Florent Gaston

La page de Sauvages de ma rue
En savoir plus sur le guide Sauvages de ma rue

1 Pépins Production, la pépinière pour laquelle Florent travaille, Interface, une association de réinsertion par la création de mobilier d’extérieur en bois, et l’association d’une floricultrice.

 

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