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« Il faut trouver le bon curseur entre tout connaître et ne plus rien regarder »

Sciences participatives

 

 

Tony Robillard est Professeur à l’Institut de Systématique, Evolution, Biodiversité (ISYEB) au Muséum national d’Histoire naturelle. Armé d’une loupe binoculaire, d’outils moléculaires plus sophistiqués voire d’un microphone pour enregistrer les ultrasons, il poursuit le travail de classification des êtres vivants commencé il y a plus de deux siècles par Linné. Décrire, nommer, ranger, étiqueter est encore une nécessité scientifique mais aussi pédagogique. L’un des derniers des Mohicans de la taxonomie nous explique pourquoi.

 

Tony_Robillard

Tony Robillard, au milieu des collections du Muséum national d'Histoire naturelle

 

Espèce, genre, famille… d’où vient ce besoin de ranger le vivant dans des cases, et d’attribuer des noms à tout ce qui nous entoure ?

Notre esprit, comme la société en général, a besoin de boîtes, de noms et d’étiquettes. Bien-sûr, ce sont des catégories théoriques uniquement, la réalité ne contient que des individus plus ou moins apparentés. Et encore. Même les individus ont des frontières floues – sachant que nous possédons plus de bactéries que de cellules humaines, qui sommes-nous vraiment ? C’est une question philosophique très intéressante. Mais d’un point de vue pratique, le fait de nommer est indispensable pour plusieurs raisons. Si l’on veut s’entendre sur la nécessité de protection de telle ou telle espèce, sur son utilité ou son caractère invasif, il faut savoir de quoi on parle. D’un point de vue encore plus pratique, certaines espèces de champignons sont toxiques, d’autres non. Les intoxications ne sont rien d’autre que des erreurs d’identification… Plus largement la taxonomie est une discipline scientifique, un art même : celui de désigner le vivant. Elle permet de partager l’information, indispensable pour comprendre notre impact sur la nature à grande échelle, pour suivre des populations, affiner les cartes de répartition. Sans taxonomie, on ne pourrait pas étudier les papillons. Sans les différencier entre eux, et sans les différencier des mouches par exemple, on passerait à côté de spécificités incontournables comme l’existence de plantes hôtes auxquelles sont inféodés certaines espèces de papillons.

A quand remontent les premières classifications ?

L’homme a toujours fait de la taxonomie, à partir du moment où il a commencé à nommer ce qui l’entoure. Les noms vernaculaires, qui ont fleuri dans toutes les sociétés pour désigner les mêmes choses, en témoignent. Il faudra attendre Carl Von Linné pour voir la taxonomie commencer à se formaliser. Ce savant suédois du XVIIIème siècle classe, nomme, hiérarchise l’essentiel des espèces connues à son époque. L’objectif visé : mettre en lumière l’œuvre de Dieu, classifier l’ordre divin. Comprendre ce que la création a légué à l’Homme. Dans une vision très fixiste du monde, donc. Tout a commencé à ce moment-là. Plus tard, avec la théorie de l’évolution, l’amélioration des outils d’observation, l’arrivée de la science moléculaire, les objectifs ont progressivement changé, la manière de travailler a elle aussi considérablement évolué. Mais la nomenclature linnéenne, elle, a survécu. On accole toujours deux noms à une nouvelle espèce : un nom d’espèce et un nom de genre, suivi du nom du descripteur. L’abeille domestique s’appelle Apis mellifera Linnaeus, Apis étant le nom de genre et mellifera l’épithète spécifique. L’espèce fut décrite en 1758 par Linné lui-même. Même si les abeilles regroupent aujourd’hui de nouveaux genres et espèces, celle-ci n’a pas changé de nom.

Sur quels critères la taxonomie se base-t-elle ?

Au départ, à l’époque de Linné, la taxonomie se basait uniquement sur la morphologie et un peu d’anatomie, avec les moyens rudimentaires de l’époque. Aujourd’hui l’exploration de l’ADN renseigne de manière très fiable sur les limites entre les espèces mais aussi sur les relations de parenté évolutive. Cette approche dite phylogénétique permet de comprendre ce que l’on observe à la lumière de l’évolution. On s’est rendu compte que des animaux, très proches d’un point de vue morphologique, pouvaient en réalité être très éloignés d’un point de vue moléculaire, et inversement. Au fil des avancées, la taxonomie est devenue une discipline hautement intégrative. Elle se base sur des critères moléculaires, mais aussi morphologiques, comportementaux, acoustiques et phylogénétiques. Les taxonomistes dont je fais partie continuent d’observer, comme à l’époque de Linné, de manière plus précise grâce à l’amélioration du matériel et des techniques d’observation (microscope optique et électronique à balayage, CT-scan etc.). Nous faisons ainsi constamment des allers-retours entre observations et résultats moléculaires.

Il faut être conscient des biais que comporte cet exercice. N’oublions pas que les classificateur et les descripteurs appartiennent à une espèce en particulier, Homo sapiens. On observe et analyse le monde en fonction de nos propres perceptions et a priori, même si l’on s’efforce de rationaliser et d’objectiver au maximum nos conclusions. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles la classification est en constante évolution. Le rôle du taxonomiste n’est pas de décrire une fois pour toute le catalogue du vivant, mais aussi de réviser sans arrêt le travail de nos prédécesseurs en vue de l’améliorer en tenant compte des nouvelles connaissances. Si les espèces de Linné ont été conservées dans la plupart des cas, les genres ont généralement subi bien des changements de contours et de définitions. Ils accueillent souvent beaucoup de nouvelles espèces.

 

types_de_lebinthus_leopoldi © Tony_Robillard

Nisitrus malaya, espèce de grillon découverte à Singapour. Très présente sur la plateforme INaturalist dans la ville mais longtemps confondue avec une autre espèce

 

Malgré les progrès des instruments microscopiques, les technologies ADN ne sont-elles pas en train de rendre votre métier caduc ?

On aurait pu penser un peu naïvement, il y a encore 20-30 ans, qu’une armée de techniciens moléculaires serait un jour en mesure de classer tous les êtres vivants en se passant de l’observation. Pourtant en tant qu’entomologiste travaillant sur de « gros » spécimens -certains collègues ne peuvent se passer de leur microscope - la loupe reste toujours notre outil de base. Pourquoi ? Tant que nous n’avons pas tout découvert – nous en sommes très, très loin – nous devons sans cesse nous rendre sur le terrain et travailler dans les collections d’histoire naturelle. Le Muséum contient des centaines de milliers de spécimens rapportés lors des expéditions depuis le XVIIe siècle qu’il reste à explorer, décrire. Les classifications doivent être constamment révisées. Il faut savoir que dans les collections, il existe un spécimen de référence pour chaque espèce qu’on appelle « type porte-nom ». Il n’est pas forcément représentatif de tous les individus de l’espèce mais il permet à tout spécialiste de venir le comparer, le différencier. Ce travail de conservation des collections associé à la gestion, la valorisation scientifique et à leur mise à disposition de la communauté scientifique demande un savoir-faire de pointe.

Or, malheureusement, les taxonomistes sont de moins en moins nombreux, dans l’établissement comme partout dans le monde, et nos moyens se réduisent d’année en année. Cela se répercute sur l’accès aux connaissances actuelles. On ne commence pas une taxonomie à partir de rien. Pour décrire une potentielle espèce nouvelle, il faut l’intégrer à ce qui existe déjà, dans une démarche inclusive. Dans le cadre de la crise de la biodiversité que nous traversons, la disparition des taxonomistes est un problème majeur. Prenons l’exemple de mon domaine. Je suis moi-même très spécialisé, j’ai décrit une centaine d’espèces de grillons d’une sous-famille en particulier (Eneopterinae), plus quelques sauterelles en collaboration avec d’autres experts. Pourtant il y a des espèces de grillons et de sauterelles que je ne peux pas décrire... Par manque de temps, et parce que l’investissement de départ pour devenir expert d’un groupe est très important. Mettre des moyens dès aujourd’hui dans la formation des experts de demain me paraît indispensable.

La catalogue du vivant grossi constamment, de nouvelles espèces y sont décrites quotidiennement. Mais nous sommes encore loin du compte : on ne connaîtrait pour l’instant que 20% la biodiversité existante… La taxonomie fait prendre conscience de l’étendue de nos lacunes. Surtout en entomologie...

Et ces chiffres ne sont que des estimations. On le voit en étant spécialiste. Quand on fait un focus sur un groupe particulier, il y a ce qu’on connait, ce qu’on a décrit, les collections qui attendent d’être étudiées. Et il y a tout ce qu’on ne connait pas. En ce moment, je décris de nouvelles espèces à partir de collections rapportées de Nouvelle-Guinée au début du XXe siècle. Un seul genre existait lorsque j’ai commencé à m’y intéresser, un « fourre-tout » qui contenait une poignée d’espèces connues de quelques vieux spécimens. En y regardant de plus près, nous avons pu décrire plusieurs dizaines d’espèces nouvelles ! Et nous avons défini cinq nouveaux genres pourtant reconnaissables au premier coup d’œil (de spécialiste). Le tout sans même aller sur le terrain ! Et évidemment lorsque je pars en mission je sais à chaque fois que je trouverai des choses extraordinaires et inattendues, qui n’existent pas encore dans les collections. J’ai rarement été déçu.

Notre méconnaissance reste immense, même si le public  ne s’en rend pas toujours compte. Cette année nous avons décrit une nouvelle espèce de grillon vivant à Singapour. L’espèce est pourtant assez abondante. Elle est même très présente sur la plateforme iNaturalist dans cette ville où on utilise facilement son smartphone pour identifier la faune et la flore. Mais cette espèce très colorée, visible de tous, était en fait confondue avec une espèce proche vivant à Bornéo. Nous l’avons finalement nommée Nisitrus malaya, car elle est présente  dans toute la pointe de la péninsule malaisienne. Aux Philippines, sur le campus de Los Baños où se trouve le muséum d’histoire naturelle, nous avons décrit une autre espèce seulement présente à cet endroit précis. Des milliers d’étudiants passent quotidiennement à côté sans que personne ne l’ait signalée (même sur iNaturalist). Ce genre de contraste, lié à l’humain, permet de comprendre l’ampleur du travail qu’il reste à fournir. La taxonomie permet de le réduire petit à petit.

Le fait d’apprendre à nommer à travers l’identification d’espèces, de taxons divers, comme nous le proposons dans nos programmes peut-il changer notre regard sur la biodiversité ?

La taxonomie est une porte ouverte sur la diversité du vivant. Par exemple, certains papillons blancs, du groupe des piérides, se ressemblent beaucoup. Mais si on regarde bien, on découvre des nuances sur les ailes, des petites taches, des formes différentes. On se rend alors compte qu’il y a de nombreuses espèces distinctes. C’est un excellent moyen de d’appréhender la biodiversité, de s’émerveiller devant les formes de vie incroyablement variées qui nous entourent. Cela amène le respect. Après il ne faut pas tomber dans l’excès. Il y a une volonté compulsive aujourd’hui de vouloir tout taguer, tout cocher, tout nommer. Parfois au détriment de l’observation. Il faut trouver le bon curseur entre tout connaître et ne plus rien regarder. Mais la taxonomie reste une excellente porte d’entrée. Et puis, on le sait moins mais les sciences participatives contribuent aussi parfois à la progression des connaissances taxonomiques. Tous les jours j’écume les images qui m’intéressent sur iNaturalist. C’est comme ça que je suis tombé récemment sur une photo publiée par un étudiant indien. En communiquant avec lui durant le confinement, j’ai pu le guider pour qu’il effectue des prélèvements, des enregistrements sonores. Ainsi sans même aller sur le terrain – ce que la situation sanitaire nous empêchait de faire de toute façon -  nous avons découvert une nouvelle espèce que nous sommes actuellement en train de décrire ensemble. Cela montre bien la puissance de cette nouvelle collaboration entre scientifique et amateurs. Même en taxonomie.

 

 

 

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