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« Les insectes : C’était là depuis toujours et tout le temps »

Sciences participatives

J’ai rencontré Nicole au printemps dernier, lors des rencontres du Spipoll. Je lui ai posé quelques questions, et puis je l’ai écoutée. Nicole est la doyenne de la communauté du Spipoll. Il n’y a pas d’âge pour spipoller, mais une passion qui est déjà là ou qui se développe lorsque l’on commence à regarder les insectes.
Pour Nicole, la passion était déjà là.

Comment en es-tu venue à Spipoller ?
"Je suis née naturaliste. Depuis toute petite, j’ai un besoin absolu : c’est d’être dehors. Jusqu’au CM2, je ne suis pratiquement pas allée à l’école… parce que c’était la guerre et que de toute façon je ne voulais pas être enfermée. C’est quelque chose qui est ancré, j’ai toujours vécu comme ça. Entre les pavés, dans les rues ou les petites cours des immeubles, je découvrais des plantes et des bestioles auprès desquelles ce que racontaient les maîtresses me paraissait complètement dénué d’intérêt.
Mais je me souviens qu’une fois j’ai connu une grosse déception et que pendant longtemps j’ai éprouvé une vraie répulsion pour les insectes. J’avais 9 ans et, dans le jardin de ma grand-mère, il y avait une multitude de ces petites bêtes qui me passionnaient. Alors j’ai mis toutes celles que je trouvais dans une grosse boite en fer blanc afin de les rapporter dans notre petit appartement parisien pour les élever dans un aquarium. Quand j’ai versé tout ça sur la table de la cuisine, j’ai failli m’évanouir ! J’ignorais que mes préférés, les carabes dorés, beaux comme des bijoux, étaient des fauves en miniature. Ils avaient dépecé tous les autres insectes qui bougeaient encore et avaient commencé à se dévorer entre eux. Sur la table il y avait un amas grouillant de morceaux d’insectes dans une écœurante odeur de chitine !"      
 

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Nicole, aux rencontres Spipoll 2023

"Lorsque j’ai eu des enfants, j’ai créé un des premiers clubs Jeunes et Nature en France. Je travaillais dans différentes associations naturalistes et dès que j’avais du temps libre j’allais en forêt. Comme cela m’ennuyait de ne pas avoir pu terminer mes études, vers la cinquantaine j’ai décidé de reprendre des cours de botanique mais il n’y en avait pas qui pouvaient me convenir. C’est alors que j’ai rencontré le directeur du Laboratoire d’Entomologie qui m’a parlé d’une formation d’un an, ouverte à tous. A l’examen final, on avait une grande bassine dans laquelle il y avait une quantité impressionnante de gendarmes. La prof nous a dit très sérieusement « vous allez récupérer un mâle et trouver les genitalia du gendarme sous la loupe binoculaire ». Ça, ça m’est resté (Nicole rit) mais la prof n’a pas ri du tout. J’ai trouvé mon mâle, ses pièces génitales, et j’ai eu mon diplôme. Après, pendant quelques années, j’étais chercheur libre au MNHN, spécialiste d’une famille de mouches que personne n’étudiait à l’époque: celle de la mouche de la cerise, parasite de fruits et de plantes. Travailler au Museum et à l’OPIE, j’en avais toujours rêvé. Ma mésaventure d’enfance était oubliée et j’aimais les insectes...
J’habitais à Rambouillet à cette époque. C’était la campagne mais pas assez finalement, et plusieurs fois je me suis fait suivre ou agresser dans la forêt. Mais si je ne peux plus aller en forêt moi je meurs. Je me suis donc dit qu’il fallait que je parte et je suis venue habiter en Dordogne où mes parents possédaient une petite ruine que j’ai récupérée. J’ai trouvé le pays beau et sauvage. Il y a trente-cinq ans, il n’y avait personne aux alentours. J’ai vécu des années formidables. A la nuit tombante j’allais dans la forêt rendre visite à mes voisins : un blaireau et un renard. Un soir de pleine lune, le blaireau qui était jeune et ne connaissait pas les chasseurs s’est mis debout contre moi.       
Un jour j’entends parler du Spipoll à la radio. Créé par l’OPIE et le Museum… Je me suis dit ça c’est pour moi ! Je n’avais ni internet ni appareil numérique mais je me suis équipée et l’ADSL est arrivé. J’ai trouvé que c’était une idée géniale de faire photographier les gens pour créer des collections. Au lieu de simplement observer la nature, on se sent utile et c’est reconnu !
J’ai participé aux deuxièmes rencontres Spipoll, il y a une dizaine d’années, et je connais pas mal de monde maintenant. Je trouve formidable qu’à mon âge et ne pouvant presque plus marcher, j’arrive encore à faire des choses intéressantes et utiles, et de le faire de façon amicale. Nous avons vraiment des rapports chaleureux."           

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L'Athalie des roses de Nicole

"Je voyais toujours une petite bête dans les collections des collègues, un hyménoptère qui s’appelle l’Athalie des roses. Je ne l’avais jamais dans mes collections et j’aurais bien voulu la trouver ! Un jour je me promenais dans ma prairie et je vois un petit point rose, minuscule : mon Athalie des roses (soupir). J’ai eu mon Athalie des roses ! Le lendemain, quand j’ai voulu retourner la voir, elle n’était plus là. La prairie est grande mais je me suis promenée et je l’ai retrouvée. Ce qu’il y a de merveilleux dans notre activité, c’est que dans un carré de pelouse on peut vraiment avoir la même joie de la découverte que dans une expédition lointaine. Pour fêter mes 60 ans je suis allée crapahuter seule en Terre de Feu et en Patagonie. C’était merveilleux bien sûr mais ce que j’éprouve actuellement est aussi fort, même si l’Athalie des roses semble bien modeste face à une vigogne dans la Cordillère des Andes.
Alors voilà je suis très heureuse d’avoir découvert le Spipoll parce que j’y ai des amis, et chaque jour je me dis « il fait beau tu sors » et je fais des collections."

Dont la première collection qui a été faite la nuit, je crois ?
"Ah peut être… Oui j’avais fait une très belle collection de nuit. Ce n’est pas moi qui l’ai dit c’est Mathieu (OPIE) ! Il y avait une quantité de papillons sur les sédums. Maintenant quand je sors la nuit je ne vois pratiquement plus d’insectes. Depuis trente-cinq ans que je suis ici, c’est flagrant. On pourrait dire que j’en vois moins parce que ma vue baisse mais ce n’est pas vrai ! Quand je suis arrivée je sortais la nuit, le jour, j’avais des collections avec cinquante insectes peut être. Maintenant quand j’en ai sept je suis contente même si mon jardin est plus sauvage qu’avant. Vers chez moi il n’y a pas de pollution, il y a de la prairie et de la forêt tout autour donc c’est un environnement idéal mais d’année en année, et surtout depuis quatre ans, je vois comme ça dégringole. Quand je sortais dans le jardin avant, je faisais attention là où je mettais les pieds, je marchais sur des insectes partout. Cette année, au début du printemps, quand les fleurs sont toutes sorties, mon jardin était un tapis coloré. Je marchais sur des fleurs mais il n’y avait pas d’insectes. Hier je lisais un livre paru en 1943 qui expliquait déjà exactement ce qui allait se passer. Et notre président a dit “qui pouvait savoir“ ! Je préfère ne pas commenter..."

Pourquoi participer au Spipoll ?
"Pour soi déjà.
Parce que je trouve que c’est bien de se promener dans la nature mais avoir un but et connaître le plaisir de faire des découvertes c’est mieux encore. Un insecte c’est aussi beau à observer que n’importe quoi d’autre, même s’il est petit. Les insectes n’attirent pas les gens comme les oiseaux ou les mammifères qui sont pourtant bien plus difficiles à observer et à photographier. Pour les insectes, il suffit d’être un peu calme.            
Lorsque l’on sait en plus que nos innombrables collections, réalisées dans des régions et des milieux très variés, permettent aux chercheurs de suivre d’année en année l’évolution de la biodiversité, on a le sentiment d’être utile et la première participation peut  entraîner une prise de conscience décisive. Personnellement pour ma première je me suis dit que je n‘y arriverais pas. Je ne savais pas me servir d’un ordinateur et j’avais trente bestioles à identifier mais j’ai vite appris et je ne suis plus restée longtemps sans sortir avec l’appareil photo.          
Voir des insectes d’aussi près c’est une invention géniale. On s’approche, l’œil collé sur l’objectif, et on s’aperçoit que certaines de ces bestioles se retournent et nous regardent. Un jour un papillon dont je n’étais qu’à une vingtaine de centimètres s’est approché jusqu’à mettre son nez sur l’objectif. C’est moi qui ai dû reculer pour pouvoir le photographier et l’avoir bien cadré, avec ses gros yeux qui me regardaient. Croiser le regard des mammifères  c’est beau, on le sait, mais les insectes avec leurs yeux inexpressifs…  Pourtant ils nous voient, se demandent ce que nous sommes, si nous représentons une menace, et ils viennent même nous observer de plus près. Il ne faut pas être crispé parce qu’ils perçoivent sans doute certaines ondes qui émanent de nous. Les animaux, notamment les abeilles, se méfient des gens qui ont peur. Il y avait près de chez moi des possesseurs de quelques ruches qui avaient repéré un vieux châtaigner creux que je connaissais bien et que j’aimais beaucoup parce qu’il abritait un énorme rucher sauvage. Un jour j’entends la tronçonneuse et je cours vers l’arbre. Deux hommes étaient là avec la combinaison, le masque, tout. Pour récupérer la reine, ils avaient coupé le vieux châtaigner en deux, détruisant ainsi toute la colonie. Je me suis avancée sans peur au milieu des abeilles. J’étais en colère contre les hommes mais pleine de compassion pour les insectes. Je n’ai pas eu une piqûre. Je voulais voir la reine mais les hommes ne l’on pas trouvée et ont donc détruit cette belle colonie pour rien."

"Vous aurez compris pourquoi j’aime tant le Spipoll !"

Nicole et HD.

Lien vers le site dédié du Spipoll

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