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Le « Christmas Bird Count » : depuis 120 ans les américains comptent les oiseaux à Noël

Sciences participatives

 

Des plages hawaïennes aux forêts d’Alaska jusqu’aux plaines du Nebraska; à bord d’un bateau, en pédalant sur un vélo, assis face à la fenêtre… Partout et par tous les moyens, plusieurs dizaines de milliers de Nord-Américains ont, cette année encore, honoré la tradition du Christmas Bird Count, le mythique comptage annuel des oiseaux.

L’année dernière fût déjà une année « record » selon la société Audubon qui organise l’évènement avec 79 425 observateurs mobilisés et plus de 48 millions d’oiseaux décomptés (dont 45 156 330 aux États-Unis et 2 986 854 au Canada). L’édition 2020 devrait elle aussi dévoiler des chiffres stratosphériques à faire rêver tout programme de sciences participatives, bien que la population mobilisable soit sans commune mesure avec ce dont dispose un pays comme la France. Toujours est-il que cette grand-messe annuelle reste pour nous un modèle de mobilisation.

120 ans de comptages

Nous sommes en 1900. Depuis quelques années, à Noël, un célèbre concours de chasse est organisé aux Etats-Unis. Le principe ? Abattre le plus grand nombre de gibier à poil et à plumes. Une tradition qui, sur fond d’émergence d’une prise de conscience environnementale, révolte une partie de la population. Et notamment un ornithologue, Franck M.Chapman. Cette hiver-là, alors que certains pointent leurs fusils vers le ciel, il mobilise un petit réseau de naturalistes pour sortir non pas tuer mais… compter les oiseaux. Ce contre-pied audacieux voit ainsi naître la première édition du Christmas Bird Count. Chapman parvient à rassembler 27 ornithologues dans 25 localités, de Toronto, en Ontario, à Pacific Grove, en Californie.

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Audubon’s Christmas Bird Count told by Chan Robbins (Le film accessible ici)

Cela fait aujourd’hui 120 ans que ce rendez-vous se perpétue. La méthodologie de dénombrement est restée inchangée depuis 1950 : dans chaque localité, un référent de l’organisation réunit une équipe de bénévoles afin d’échantillonner un cercle de 24 kilomètres de diamètre. Dans ce cercle, chacun choisit un itinéraire au cours duquel il faudra identifier et dénombrer tous les oiseaux rencontrés. Certains optent pour une promenade pédestre en petit groupe, d’autres enfourchent un vélo ou s’installent dans leur voiture. On peut même rester chez soi, et scruter son jardin à travers la baie vitrée. Les plus motivés y passeront la journée entière, voire la nuit pour se frotter aux rapaces nocturnes. La seule exigence : prévoir une sortie entre le 15 décembre et le 5 janvier. En essayant de garder le même itinéraire d’une année sur l’autre. Une fois le carnet rempli de chiffres et de jolis noms, les données sont transmises au référent du cercle, puis à l’association.

Au fil des années la tradition a conquis états, villes et villages à la faveur de puissants ancrages locaux (associations, clubs ornithologiques et naturaliste) capables de mobiliser durant 3 semaines des armés de « bird counters ». Aujourd’hui plus de 50 000 observateurs balayent chaque hiver près de 2 000 cercles de comptage répartis dans tous les Etats-Unis, les provinces du Canada, de nombreuses régions du Mexique et même de Colombie (voir carte ci-dessous). Difficile désormais, pour une quelconque population d’oiseaux, d’échapper à ce gigantesque radar humain. 

300 publications 

Autant de données issues de telles étendues spatiales et temporelles ne peuvent que ravir les scientifiques, même si le protocole de comptage demeure beaucoup moins strict que ce que nous pratiquons le plus souvent à Vigie-Nature (au STOC notamment). Pour le Christmas Bird Count, les durées d’observation ou les parcours d’échantillonnage peuvent fortement varier d’un cercle à un autre. Malgré cela, la masse gigantesque de données accumulées offre une potentialité d’analyse unique.

Il vient par exemple d’être révélé qu’au cours de ces 33 dernières saisons, « le nombre total d'oiseaux recensés […] a chuté de façon spectaculaire; le nombre de cette saison est le deuxième plus bas jamais enregistré au cours de cette période […] C'est de 10 à 20 millions d'oiseaux en deçà du nombre moyen recensé au cours des 20 dernières saisons » annonce Geoff LeBaron directeur de la National Audubon Society sur le site de l’association. Et ce malgré une hausse continue des comptages…

Outre ces tendances, les travaux menés avec les données foisonnent : modification du calendrier de migration des oiseaux, impacts de la perte d’habitats ou du changement climatique. Plus de 300 articles scientifiques ont été publiés avec des résultats retentissants. « Sur les 588 espèces d'oiseaux d'Amérique du Nord étudiées par Audubon, plus de la moitié sont susceptibles d'être en difficulté. Nos modèles indiquent que 314 espèces perdront plus de 50% de leur aire climatique actuelle d'ici 2080 » précise un fameux rapport de 2014.

Juste après le lancement du Christmas Bird Count, en 1901, la société Audubon fait adopter une loi contre la chasse au panache. A l'époque, l'heure est a mode des chapeaux ornés de plumes décoratives, une pratique qui portera un coup très dur à de nombreuses d'espèces d'oiseaux.  S’en suivront d'autres actions de conservations s’appuyant sur l’aura dont jouit le programme dans la population. Aujourd’hui les Agences fédérales puisent dans la base de données pour décider de la mise en place d’actions concrètes. Le programme ne cache d'ailleurs pas ses ambitions : « chaque heure que chaque personne passe sur le terrain pour le Christmas Bird Count contribuera à quelque chose de significatif pour la conservation des oiseaux ».

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Notre « bird count party »: Le comptage Oiseaux des jardins

120 ans après l’initiative de Franck Chapman, le Christmas Bird Count fait figure de référence. En plus d’être pionnier, il reste le premier projet de sciences participatives au monde en nombre de participants. L’affluence devrait encore progresser vu le contexte écologique actuel et l’arrivée des smartphones facilitant la saisie et l’envoi des données en temps réel.

Les raisons de cette success-story ne sont pas que d’ordre scientifique ou écologique. Culture anglo-saxonne oblige, l’évènement revêt aussi un caractère festif. Les américains y voient un prétexte pour passer un moment convivial pendant les fêtes de Noël, ce que l'on perçoit à travers le témoignage de Geoff LeBaron qui se livre sur apnews : « J'ai des amis pour le décompte des oiseaux de Noël que je ne vois vraiment qu'au décompte des oiseaux chaque année ». Comme lui, nombre de passionnés ou de simples amoureux de la nature ne rateraient pour aucun prétexte la traditionnelle « bird count party ».

A moins que vous n’habitiez à Saint Pierre et Miquelon, où quelques participants français ont le privilège de se joindre à l’évènement, vous pouvez vous aussi participer à un comptage national ! A l’image de son grand frère outre-Atlantique, Oiseaux des jardins organise deux rendez-vous par an, un au mois de mai et un autre le dernier weekend de janvier. Le principe est très similaire : il s’agit de dénombrer, durant 1 heure, le samedi ou le dimanche, tous les oiseaux observés dans son jardin. Ces données nous permettent aussi d’en savoir plus sur les dynamiques de nos espèces. Elles ont même, souvenez-vous, fait l’objet d’une thèse récemment.

Prenons exemple sur les américain et essayons d’en faire, nous aussi, une tradition. « These birds need your help » ont-ils coutume de dire. Les nôtres aussi.

 

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